Atelier d’écriture « Exquis mots »

L’autre femme

Je suis heureuse de t’écrire Tahar Ben Jelloun

Moi l’étrangère Inuit

Qui a toujours un ciel frileux au fond de la pupille

Un silence glacial dans le cœur

Des rafales mouillées sur ma route de vie.

Mon sourire au bout de la nuit,

Mes lèvres en larmes

Me pousse à éviter le blizzard

Occupant la vallée d’ombre que j’emprunte

Pendant ma longue fuite en sauve qui peut.

Je grimpe la montagne rouillée

À pas retenu

La rue de mon exil

Se traîne sans fin en artichaut de malheur.

Cauchemars

Je nage sans corps

À la poursuite d’une mère ourse blanche et de son petit

Porté sur son dos

Tant je souffre d’avoir une tête de mort-amour

Sans corps à sentir

Je recherche la chaleur de ta poitrine

Pour me protéger des esprits vengeurs du grand nord

Tahar, toi qui habite au sud dans la chaleur du Maghreb
Prête-moi ton écoute

Mon destin se ralentira

Partage un instant mon

Présent solitaire offensé

Du mieux pour nous deux.

Christiane Genet

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Lettre à Monsieur Mattuisi Iyaïtuk sculpteur à propos de son œuvre intitulée

Chasse de l’ours couronnée de succès 1994

J’ai regardé votre œuvre d’abord à l’envers, par derrière. Je ne savais pas que c’était le côté pile.

Dans l’immensité enfarinée de neige éparpillée, l’ours est affalé, comme aplati sur un monceau de neige, blessé, fourrure salie, ensanglantée.

Le long hiver polaire, hérissé de glaçons, l’a abattu. Il est malade ; lui, le colosse de la banquise ne peut plus lutter. Les hommes blancs sont venus, ils ont bousillé, défoncé, anéanti le pays où finissent les arbres.

Il me fait de la tristesse cet ours blanc avachi sur un bout de glace.

Alors, j’ai tourné autour de votre statuette, monsieur Iyaïtuk, autour de l’empereur des Inuits.

Et là, l’animal m’est apparu féroce, tenant entre ses puissantes mandibules le phoque sorti de l’eau,

Le voilà, chasseur habile, sang rouge carmin sur blanche fourrure, sang brique sur neige étincelante, gueule puissante, tel enfin que la nature l’a créé.

Il ne m’émeut plus ce mammifère brutal, carnassier, cruel. Je ne l’aime plus cet ours-là, côté face Monsieur Iyaïtuk, il me déplaît, il me répugne, il me fait horreur, le roi de la banquise !

J’ai toujours haï les forts, les puissants, toujours préféré les faibles, les délicats.

Alors voyez-vous, Monsieur Iyaïtuk, je suggérerais que le cartel qui accompagne votre travail, par ailleurs si réussi, soit placé côté pile, du côté doux et triste pour que le regard du visiteur se tourne vers l’ours accablé. Bien sûr, cela poserait question au visiteur, ce titre associé à un gros nounours anéanti, mais il y est tellement plus attachant, de quoi donner envie de plaider pour lui…

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A Lukassie Takaluk

J’ai aimé ton tableau où sur un sentier herbeux un ours furieux poursuit trois Inuit affolés. La pleine lune émerge et tressaille. Sa face est rouge et ronde. Je la vois qui regarde ces malheureux courir vers l’inconnu muet dans la nuit orageuse. Le froid est rude. Les hommes sont au chaud sous leurs habits de fourrure. L’ours halète et je sais qu’il s’arrête. Debout et immobile il semble bien serein.

Les trois chasseurs séduits vont lui serrer la main.

Evelyne V.

 

Henri,

L’as-tu rencontrée, Sedna la femme de la mer, comme ils l’appellent ?

Dans ton dessin, elle est si belle, toute occupée à sa coiffure ! Libre dans le vent froidurant, elle exhale ce souffle vital et toute sa sagesse sacrée. Tu n’as même pas esquissé les prestigieux horizons dans lesquels elle se prélasse. Et parce qu’ils ne sont pas tracés, je les vois, je les vis ! Tes doigts ont trempés dans l’étrangeté pour la dessiner. Elle est troublante, femme et poisson tout à la fois, rondeur et divinité. Je ne sais si le givre perle dans ses cheveux, mais cette sirène du pays des glaces et du vent charme les oiseaux migrateurs attirés par sa lumière irisée. Ton dessin est si sobre, qu’il me touche, je peux y découvrir tous ces mondes qui s’entrecroisent dans cette immensité de neige vivante. Et plus forte que le froid, le vent, la fausse immobilité, la féminité !

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A toi l’artiste dont je ne connaîtrai pas le nom…

La glace est dure, l’air paraît tout obscur.

Et là-haut, les merveilleux nuages.

La neige est toute vivante et signe pourtant la fin des arbres.

Si la parole est d’argent, le silence alentour en dit long sur le combat d’un homme-ours avec un homme-oiseau.

Ces deux-là ne se ressembleront jamais et pourtant, chacun a son souffle vital,

Hommes de nulle part sans la moindre connivence glacée.

Homme-ours, tu es rivé au sol, comme prisonnier de tes bottes, tout vertical.

Homme-oiseau, tu es rigidifié, tes pattes sont raidies, tes bras sont hérissés de glace.

Je te vois, condamné à l’horizontal par ton assaillant habillé de peau de phoque,

Toi le grimpeur du ciel, le vertigineux,

J’ignore tes latitudes ordinaires mais je sais que la nuit arctique ne te fera pas heureux.

Sylviane T.

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Mon cher Henry

Ton prénom ne fait pas trop inuit contrairement à la légende qu’illustre ton dessin « Homme dévorant sa femme devenue vieille et ridée ».

D’indignation, ça m’a tout d’abord laissée sans voix, quelle audace !

Puis après réflexion je me dis que dans le silence uni de l’hiver de l’âge,

Quand tout espoir de vie s’en ira emporté par le souffle d’Eole,

Que demain ne sera plus qu’une banquise battue par les vents,

Quand je serai sans avenir, comme un bateau ivre plus vraiment maitre de mon destin,

Alors, en ce temps que je souhaite très lointain,

Comme la femme de la légende, finir dans le ventre chaud de mon homme est un assez réjouissant destin !

C.

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A une âme égarée…

Dehors le vent glacé du nord leur glace les os, satané blizzard un peu bizarre.

Ils ont perdu leur culture ancestrale, les âmes de leurs ancêtres ne trouvent plus le repos du cristal endormi.

Ils se sont égarés au-delà du rebord verglacé de l’étincelle chamanique.

Dans l’avenue de l’exil d’un pas lent les esprits avancent le sourire au bout des larmes. Leur ciel ne sera plus jamais aussi bleu que dans l’espoir de l’aurore d’un nouveau printemps.

Leur conscience vagabonde de nuages givrés en nuages gelés au-dessus des terres enneigées.

De ce repos rêvé et tant espéré ils n’ont récolté que quelques flocons : flocons de froidure, flocons d’engelure, flocons de glaçure et quelques flocons de pergélisol pour une sépulture…

Comment pourrais-je t’aider petite sœur à retrouver la flamme du souffle de vie de ton âme égarée petite Annie ?

Ernest B. Dauzat